Les proies de
l’officier
(extrait de la bataille de la Moskova)
Depuis la Grande Redoute, on
vit accourir une multitude de Russes, les épaules pressées les unes contre les
autres. Le courage gorgé de vodka, ils formaient un mur compact et
criaient : « Hourra ! Hourra ! » pour remercier les
Français de leur faire le plaisir extrême de les affronter. Dans le
retranchement, principalement occupé par le 30e de ligne car les
autres régiments étaient placés de part et d’autre de la position, on était
sidéré. Alors quoi ? On n’avait pas gagné ? Ce n’était donc pas
fini ? Les Français faisaient feu de toutes parts mais les Russes ne
ralentissaient même pas leur course. Leur masse grouillante verte et blanche où
scintillaient les reflets des baïonnettes recouvrait aussitôt ceux des leurs
qui tombaient, donnant l'illusion que la fusillade n’avait eu aucun effet.
— Nom de Dieu, on tire sur
des fantômes ou quoi ? jura quelqu’un.
Margont aperçut Saber qui,
avec quelques hommes, abattait les restes de la double palissade qui fermait la
gorge de la Redoute. Ils faisaient pression sur les troncs épargnés par les boulets,
poussant à deux mains ou s’adossant contre le bois. On avait du mal à
comprendre pourquoi ils agissaient ainsi. N’avaient-ils donc pas remarqué que
les Russes allaient rentrer par là ?
— Arrêtez-moi ces crétins ou
je les fais fusiller sur-le-champ contre leurs poteaux ! cria un colonel
en désignant Saber et ses hommes de la pointe de son sabre.
Margont se fraya un chemin
dans la foule des fusiliers pour rejoindre son ami.
— Tu es fou ? Qu’est-ce
que tu fais ?
Saber avait agrippé un tronc
qu’il faisait pencher peu à peu. Il était si têtu que, si trois hommes
l’avaient empoigné pour l’enlever de force, ils l’auraient emporté avec son
bout de palissade.
— La Redoute est
perdue ! On va être balayé comme des feuilles mortes et les habits verts
vont s’accrocher à cette batterie comme des moules à leur rocher. La seule
façon de revenir ici, ce sera une attaque combinée en étau, infanterie de face
et cavalerie à revers. Donc il faut dégager la voie pour nos cavaliers !
— Une attaque
combinée ? hurla Margont sans comprendre.
Durant la nuit, Saber
n’avait jamais tenu compte du facteur humain en traçant ses plans de bataille
sur le sol. Ça, c’était une chose. Mais même à présent, alors qu’une marée
humaine allait les engloutir, il continuait à raisonner de façon froide et
mathématique. Désincarnée, même. Saber s’écroula avec son poteau. Un cavalier
surgit devant eux. Son cheval piaffait et agitait la tête pour chasser l’écume
de ses lèvres. L’homme et sa monture se tenaient en contre-jour et leurs
silhouettes, sombres, fières, magnifiques, étaient effrayantes. On aurait dit
l’un des quatre cavaliers de l’Apocalypse. Les yeux des soldats s’acclimatèrent
et reconnurent le colonel Delarse. Il tournait le dos à l’ennemi. Les Russes,
de plus en plus proches, tentaient tous d’abattre cet officier que certains
prenaient pour Napoléon en personne. Delarse désigna le cœur de la Redoute.
— Messieurs, ceci est la
porte de Moscou. Ne les laissez pas la refermer !
Une clameur accueillit ces
paroles et les « Vive l’Empereur ! » retentirent. Delarse
repartit au galop, suivi par un cheval noir sans cavalier. Darval, son officier
adjoint, venait en effet de rouler mort au pied du remblai.
La nuée russe s’abattit sur
le retranchement. Des ombres noires apparurent de tous les côtés dans la fumée
suffocante de la fusillade. De vives lueurs crépitaient sans cesse dans un
vacarme assourdissant. Les Russes tentaient de pénétrer par la gorge mais les
Français leur barraient le passage. Les corps s’agglutinaient de part et
d’autre. Les Russes qui suivaient se jetaient de tout leur élan contre leurs
camarades pour faire sauter le bouchon de ce goulot. Les soldats du 30e
et du 13e léger se massaient pour contrebalancer la poussée russe.
Ceux qui se trouvaient au centre de cette mêlée étaient écrasés dans cet étau.
Plaqués les uns contre les autres, certains avaient été tués mais ne pouvaient
même pas tomber, donnant l’illusion que les morts eux-mêmes s’étaient relevés
pour participer au combat. Margont leva la tête. Des Russes faisaient feu
depuis les hauteurs du remblai. Leurs corps se détachaient si distinctement
qu’ils se faisaient abattre presque aussitôt. D’autres les relayaient pour
connaître le même sort. Les défenseurs de la gorge furent finalement submergés.
Des hommes furent piétinés tandis que les Russes, hurlant de joie, déferlaient
en embrochant tout ce qui bougeait. Margont, tétanisé, pensa aux arènes de
Nîmes. Il avait l’impression d’être au cœur de cet édifice antique, misérable
gladiateur perdu dans une foule d’autres gladiateurs. Mais il n’y avait aucun
public, aucun César prêt à lever le pouce pour faire cesser le carnage. Il vit
des mousquetiers verts se ruer dans sa direction. Un fusilier français, juste à
côté de lui, se mit à hurler de rire. Il se tenait immobile, l’arme au pied, et
riait, riait, riait. Quelqu’un se plia en deux devant Margont. Un bout de métal
sanglant dépassait de son dos. Margont tira un coup de pistolet dans la
poitrine d’un assaillant. Une forme vociférante le chargea en brandissant une
baïonnette. Il se précipita vers elle, esquiva la lame et lui plongea son épée
dans le ventre. A sa droite, quelqu’un tira un coup de feu dans le visage de
quelqu’un d’autre. Une main lui attrapa la cheville. Il bondit en arrière sans
chercher à savoir s’il s’agissait d’un Russe renversé ou d’un blessé qui
réclamait de l’aide. Un coup de crosse porté par derrière lui percuta l’épaule
gauche et lui fit perdre l’équilibre. Il se retourna vivement et découvrit un
fantassin qui levait sa baïonnette pour l’épingler au sol. Margont avait lâché
son épée. Il bondit comme un ressort, ceintura le Russe et tous les deux
chutèrent. Margont se releva. Les Français se repliaient. Il aperçut le général
Bonnamy, qui commandait le 30e de ligne et le 2e de ligne
de Bade. Bonnamy était en sang. Une masse de Russes l’enveloppa pour le cribler
de coups de baïonnettes. Le fusilier riait toujours. Il n’avait pas bougé d’un
centimètre. Un Russe lui plongea sa baïonnette dans le ventre. Le Français
n’avait même pas esquissé un geste pour se défendre. Il s’effondra. Il avait
cessé de rire. Il ne retrouva la raison que pour mourir. Margont récupéra son
épée. Le soldat qui avait tenté de l’empaler avait ramassé son fusil. Margont
pointa son pistolet déchargé sur lui. Le Russe hésita. Allait-il tenter
l’affrontement ou renoncer ? Une balle perdue prit la décision à sa place
en lui traversant la poitrine. Partout, des fusils étaient jetés à terre et des
bras se levaient. Les Russes avaient gagné. Margont rejoignit ceux qui se
repliaient. Ayant été encerclés, ils durent se faire jour à travers l’ennemi.
Les deux tiers du 30e
avaient péri dans la Redoute et ses alentours. Mais les rescapés, ajoutés à
ceux du 13e léger et des autres régiments, constituaient encore une
force puissante. Ils avaient commencé à se replier en bon ordre lorsque,
soudainement, le groupe déterminé se changea en une foule en ébullition.
C’était comme si les esprits avaient subi une mystérieuse réaction chimique les
amenant à un état d’équilibre instable. La peur augmenta dans des proportions
considérables alors que, paradoxalement, le danger diminuait puisque l’on était
en train de regagner ses lignes. Un tambour pressa le pas pour dépasser un
grenadier. Ce fut le petit élément anecdotique qui déclencha l’explosion. Le
grenadier accéléra pour repasser devant le tambour et tout le monde se retrouva
en train de courir. La peur devint panique, or la panique est la plus
contagieuse de toutes les maladies. Margont tourna la tête. Les Russes les
poursuivaient.
— Reformez les rangs ou ils
vont nous massacrer ! hurla-t-il.